Il y a quelques années, plusieurs milliardaires de la tech américaine ont commencé à s'acheter des refuges en Nouvelle-Zélande. Pas des maisons de vacances. Des bunkers, avec réserves d'eau et générateurs, pensés pour tenir un siège. La journaliste Naomi Klein en a longuement parlé. C'est ce détail, presque anecdotique, qui ouvre en creux le nouveau papier de Daron Acemoglu (prix Nobel d'économie) et deux collègues, publié en juin 2026. Leur question : et si ces gens-là avaient raison de creuser des trous ?
Ce qui frappe, dans les mois qui ont précédé cette étude, c'est que les premiers à tirer la sonnette d'alarme sur l'automatisation ne sont pas des syndicalistes. Ce sont ceux qui la construisent.
Nick Hanauer, capital-risqueur, milliardaire, l'un des premiers investisseurs d'Amazon : « Ce que je vois dans notre futur ? Des fourches. Ou un soulèvement. » Jack Ma, le fondateur d'Alibaba, parle de « conflits sociaux » qui vont toucher « toutes sortes d’industries ». Kai-Fu Lee, ex-patron de Google Chine, évoque carrément un « effondrement politique » nourri par le chômage de masse. Ces gens ont construit une partie du monde numérique dans lequel on vit. Et ce monde-là, à les entendre, les terrifie.
Certains ont proposé une porte de sortie. En 2025, une centaine de millionnaires, Hanauer parmi eux, ont signé une lettre ouverte avant le sommet de Davos avec un slogan choc : « c'est les impôts ou les fourches. » Traduction : on redistribue une partie de nos gains, ou on finit sur une guillotine improvisée. Le revenu universel, poussé par une bonne partie de la Silicon Valley depuis des années, s'inscrit dans cette logique-là. On partage un peu, pour garder le reste en paix.
Mais d'autres voix, dans le même milieu, racontent une tout autre histoire. Mo Gawdat, ex-directeur chez X (l'entreprise autrefois connue sous le nom de Google X), décrit sans détour ce qu'il voit venir : « un monde avec beaucoup de contrôle, beaucoup de surveillance, beaucoup de conformité forcée. » Alex Karp, le patron de Palantir, entreprise qui vend justement des outils de surveillance aux États et aux armées, va plus loin encore : « Il va y avoir des hauts et des bas. Une révolution. Certains vont perdre la tête. On s'attend à des choses vraiment inattendues. Et à gagner. » Dans un livre publié la même année, Karp appelle même à un usage accru des « technologies logicielles dans le maintien de l’ordre ».
D'un côté, donc, des milliardaires qui proposent de payer pour la paix sociale. De l'autre, des milliardaires qui, eux, vendent déjà les outils pour la maintenir de force. Deux réponses à la même peur.
C'est précisément ce dilemme qu'Acemoglu et ses collègues ont mis en équations. Et leur modèle tranche, sans état d'âme : sur la durée, à mesure que le capital s'accumule, c'est l'option Karp qui l'emporte sur l'option Hanauer. Pas parce que l'une est plus morale que l'autre. Parce que la redistribution devient de plus en plus coûteuse à mesure que l'automatisation avance, alors que la répression, elle, garde un coût à peu près fixe. Passé un certain seuil de richesse, réprimer coûte tout simplement moins cher que partager.
Le plus troublant, dans cette histoire, ce n'est pas que des gens riches aient peur des conséquences de leurs propres inventions. C'est qu'ils nous disent, chacun à sa manière, ce qu'ils comptent faire de cette peur. Certains construisent des bunkers. D'autres construisent des logiciels de surveillance. Il faudrait peut-être arrêter de traiter ça comme deux faits divers séparés.
Reste une question que ni Hanauer, ni Karp, ni même le modèle d'Acemoglu ne tranchent vraiment : lequel de ces futurs on va avoir.
Le papier propose en fait trois issues, pas deux. Il y a l'ordre par la répression : un pouvoir qui mise sur le contrôle plutôt que sur le partage, et qui l'emporte, dans le modèle, dès que le capital devient assez gros et la menace de révolte pas trop crédible. Il y a l'ordre par la redistribution : un pacte social qui tient, tant que ceux qui possèdent le capital ont encore intérêt à acheter la paix plutôt qu'à l'imposer. Et il y a le chaos, la révolte qui réussit, celle dont personne n'aime parler trop fort parce que ni les milliardaires ni les chercheurs ne savent vraiment à quoi ressemblerait le monde d’après.
Ce que le modèle ne dit pas, en revanche, c'est ce qui va faire pencher la balance. Et c'est sans doute là que se joue la vraie partie.
Toute la démonstration repose sur un chiffre caché dans les équations : le coût de la répression. Plus il est bas, plus réprimer devient tentant. Or l'IA n'est pas seulement, dans cette histoire, ce qui déclenche la crise en automatisant le travail. Elle est aussi, très concrètement, ce qui fait baisser ce coût. Reconnaissance faciale, analyse prédictive des foules, drones, modération algorithmique des réseaux sociaux : chaque nouvel outil de surveillance rend le contrôle social un peu moins cher à produire. Les chercheurs le notent d'ailleurs en passant, presque en aparté : si l'IA rend la répression plus efficace, leur conclusion « s'en trouverait renforcée ». Autrement dit, plus l'IA progresse comme outil de pouvoir, plus le scénario Karp devient probable.
Mais l'histoire n'avance jamais avec un seul outil à la fois. La même technologie qui permet de surveiller une population lui permet aussi de s'organiser plus vite qu'avant. Un appel à la grève qui circule en quelques minutes sur une messagerie chiffrée. Une preuve de malversation qui fuite en une nuit et fait tomber un dirigeant. Des travailleurs dispersés dans cent entrepôts différents qui se coordonnent comme s'ils étaient dans la même pièce. Rien de tout ça n'existe dans le modèle des économistes, qui traite la révolte comme un mécanisme abstrait, gouverné par un seul paramètre de probabilité. Dans la vraie vie, ce paramètre bouge lui aussi, sous l'effet de la même technologie.
Alors la vraie question n'est peut-être pas « l'IA va-t-elle nous mener à l'ordre ou au chaos ». Elle est plus inconfortable que ça : quel camp l'IA va-t-elle rendre plus efficace en premier, celui qui surveille, ou celui qui se rassemble ? Le papier d'Acemoglu ne prédit pas l'avenir. Il décrit un système d'incitations, à un instant donné, avec les coûts qu'on lui connaît aujourd'hui. Rien n'empêche ces coûts de bouger. Rien ne garantit non plus qu'ils bougeront dans le bon sens.
C'est peut-être ça, la vraie leçon de tout ce travail théorique. Pas une prophétie sur les fourches ou les bunkers. Une invitation à regarder de très près qui, en ce moment même, achète les outils les plus puissants, et pour quoi faire.
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